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Les Archères - L'expérimentation de tir dans les châteaux

L'expérimentation de tir dans les châteaux : de nouvelles perspectives pour la castellologie (Extrait

Philippe Durand  Bulletin Monumental  Année 1998  156-3  pp. 257-274

Source : Bulletin Monumental

 

Étudier la manière de combattre dans un château a été l'une des sources d'intérêt majeur des castello-logues. Cette étude est souvent restée d'ordre théorique et il apparaît de plus en plus évident qu'une telle approche n'apporte pas satisfaction. Il semble nécessaire en effet pour parfaire les connaissances de pratiquer des expériences de tir avec des archers et des arbalétriers.

La voie en ce domaine a été ouverte par les Britanniques qui ont commencé ce type d'expériences depuis quelques décennies (1). L'équipe de recherche du CNRS (URA 998 basée au CESCM de Poitiers), à laquelle nous appartenons, qui travaille sur les fortifications en pierre au Moyen Âge, est fortement intéressée par ce type d'activités. En juin 1995 a été organisée à Loches une première expérience mettant en collaboration des archers gallois, anglais et français et des castellologues. Les résultats obtenus ont confirmé la nécessité de généraliser l'opération (2).

C'est dans cette optique qu'ont été pratiquées des expériences aux châteaux du Coudray-Salbart (Deux-Sèvres), de Castelnaud (Dordogne) et de Budos (Gironde) (3). Celles-ci avaient pour but de vérifier les possibilités de tir de l'assaillant contre les archères du château (Coudray-Salbart), de comprendre comment se fait le positionnement d'un archer par rapport aux éléments de tir (Castelnaud, Budos) et enfin de déterminer la couverture réelle de tir (Castelnaud). Sont présentés ici les résultats de ces opérations (4).

 

 

I. Le tireur

S'il se tient généralement debout lorsqu'il est assaillant, l'archer peut utiliser trois positions pour tirer lorsqu'il est défenseur à partir d'une archère : debout, à genoux (genou droit à terre, jambe gauche repliée)  ou accroupi (assis sur le talon droit, jambe gauche tendue vers l'avant)  (5).

Dans la situation défensive, il est nécessaire, pour bien appréhender le niveau de positionnement de l'arme et de sa flèche, de prendre en considération la taille du tireur. Celle-ci est de 1,70 m. En conséquence, la flèche en position de tir se trouve par rapport au sol à une hauteur de 1,45 m lorsque l'archer est debout, 1,10 m lorsqu'il a un genou à terre et environ 0,80 m lorsqu'il est accroupi. Cette hauteur de la flèche correspond à un tir rectiligne, situation la plus fréquente lors de l'expérimentation. Il y a néanmoins des variantes : en position debout par exemple, un tir plongeant est certaines fois pris en considération et la hauteur de la flèche est alors inférieure (environ 1,20 m).

Deux types d'arc sont utilisés. Le premier est un long bow de 68 pouces (1,73 m) et de 60 livres de traction ; la corde étant en place, il mesure 1,65 m (fig. 15).

Le second est un arc recurve de 60 pouces (1,52 m) et 60 livres de traction; il mesure 1,36 m lorsqu'il a sa corde. Il est retenu, car il est très voisin, en taille, de l'arc dit «français » utilisé aux XIIIe et XIVe siècles qui mesurait de 1,30 m à 1,50 m environ (6).

Les flèches, fabriquées par l'archer, correspondent à l'allonge de ce dernier, soit 0,85 m.

A Castelnaud a pu être utilisée une arbalète prêtée par le musée. De type expérimental, celle-ci n'est pas une reconstitution d'une arme médiévale. Elle permet cependant d'appréhender un certain nombre d'éléments.

Son arbrier a une longueur de 0,90 m et son arc une largeur de 0,72 m.

Dans le cas du tir de l'assaillant vers le château, les flèches sont dotées d'un embout plastique pour éviter d'endommager l'architecture. Il est bien évident que cet embout perturbe la course de la flèche dont la portée et la précision sont amoindries.

Dans le cas de l'utilisation des archères, deux situations sont prises en compte dans l'expérience : l'observation et le tir. Lors de ces deux phases, le tireur se trouve dans l'axe de l'archère. Il est alors dans une position dangereuse, car il peut être atteint par une flèche ou un carreau d'arbalète venant de l'extérieur, comme cela sera démontré ultérieurement. Il ressort de cette remarque que le tireur qui officie à une archère doit rester très prudent et s'esquiver pour éviter une blessure. Cet élément, très peu pris en compte jusqu'à maintenant par les chercheurs, est donc essentiel pour appréhender la manière d'utiliser les archères.

 

 

II. L'expérimentation du Coudray-Salbart

1) Le château

Le château du Coudray-Salbart est incontestablement l'un des plus beaux fleurons de l'art castrai français et représente, avec Château-Gaillard (Eure), l'exemple le plus abouti de l'architecture militaire des Plantagenêt.

Construit par les Parthenay-Larchevêque au sud de leurs possessions , avec l'aide des rois anglais, l'édifice dans son état final présente un bayle assez modeste dont le plan triangulaire épouse l'extrémité d'un promontoire et une structure rectangulaire dotée de tours aux angles et au centre des grands côtés. L'étude de Marie-Pierre Baudry a mis en valeur plusieurs phases de constructions (cinq selon toute vraissemblance) qui s'étendent de la fin du XIIe siècle aux environs probables de 1230 (7).

2) Le tir de l'assaillant vers les archères du château

Le Coudray-Salbart est un édifice idéal pour l'expérimentation d'une part à cause de son état de conservation, d'autre part à cause de son isolement en pleine campagne. Le champ d'investigation peut y être très important dans la mesure où il est possible de tenter tous les types d'expériences. Pour des raisons de temps et de moyens financiers, il a été choisi d'expérimenter ici les possiblités du tir de l'assaillant contre les archères du château. Il peut paraître au premier abord curieux d'envisager qu'un attaquant puisse atteindre la fente d'une archère, et ce malgré la faible largeur de cette dernière (en moyenne 0,05 m). Il convenait de vérifier le phénomène, car ce dernier conditionne le positionnement du défenseur dans l'archère.

Pour cette expérimentation, deux archers ont été utilisés afin de mieux appréhender les probabilités de réussite de tir. Chaque archer était doté de flèches munies, rappelons-le, d'un embout plastique.

La première expérience a été menée sur le front oriental du château face à la Tour Double. Placés sur la contrescarpe de l'imposant fossé, les archers visaient l'archère axiale du premier niveau. Ils se trouvaient à 24 m de cette dernière et étaient à la même hauteur qu'elle (la contrescarpe du fossé se situe au niveau de la première salle de la tour).

La seconde expérience a eu lieu dans le bayle et les archers devaient atteindre les archères de la courtine sud-ouest du fort. Ils se trouvaient à un niveau inférieur par rapport aux éléments de tir. La distance de tir a été successivement de 15 m, 20 m, 30 m, 40 m et 50 m.

Pour la totalité de l'expérience, après des tirs d'essai, 360 flèches ont été tirées et comptabilisées par série de 10 à 15. Le bilan général fait état de 59 flèches passées par la fente des archères, soit environ 16 %. Il est évident que la réussite diffère en fonction de la distance : 33 % à 15 m, 29 % à 20 m, 14 % à 30 m, 2 % à 40 m, rien à 50 m. La meilleure série réussie a été, à 24 m (face à la Tour Double), de six flèches sur quinze, soit 40 %.

Il est impératif de tenir compte de certains paramètres pour montrer la relativité des résultats : arcs moins puissants qu'au Moyen Âge, flèches dotées d'embouts plastiques qui perturbent la course (élément qui devient très perceptible au delà de 30 m), archers non professionnels, accusant donc une fatigue importante (les tirs à 40 et 50 m ont été faits en fin de journée; c'est là encore un élément expliquant la très faible réussite des tireurs). Il faut enfin savoir que le bris des flèches (les flèches sont en bois de cèdre) a été de 100 % (avec un pourcentage très fort contre la Tour Double à cause du plan en amande) ; une grande majorité de ces flèches ont pu être réutilisées, mais leur longueur était alors amoindrie et ne correspondait plus à l'allonge maximale (dernier élément qui explique les échecs des tirs à longue distance).

Une dernière chose mérite de retenir toute l'atten¬ tion. Pour l'ensemble des tirs qui n'ont pas atteint leur but, on remarque que l'écart a toujours été très faible (rarement plus de 0,50 m). Cela implique donc d'une manière générale que le défenseur voyant arriver une flèche est incapable de savoir si l'archère sera ou non touchée et par conséquent il aura tendance à se protéger. Enfin le bruit que font les flèches lorsqu'elles frappent l'architecture est important et constitue également un facteur psychologique.

Malgré la relativité des résultats, l'expérience prouve donc que les archères peuvent être atteintes par des traits et que lorsque la flèche manque son but, elle perturbe le défenseur qui la voit venir et qui l'entend frapper la muraille. L'ensemble de ces constatations implique une impossibilité et un refus de la part du défenseur de rester longtemps positionné dans l'axe.

 

 

(1) P.Jones, D. Renn, « The military effectiveness of arrow-loops », dans Château-Gaillard, t. 9-10, p. 445-456.

(2) Cette manifestation a été organisée par les Amis du Pays Lochois. Elle est signalée par Jacques Lablancherie, « Réunions des 10 juin et 6 août 1995. L'arc et Parbalète dans la guerre de siège », dans Bull. Société des Amis du Pays Lochois, n° 1 1, décembre 1995, p. 83-86. Les résultats n'ont pas fait l'objet d'une publication dans la mesure où il n'y a pas eu Papproche scientifique recherchée dans les exemples proposés dans le présent arcticle.

(3) II convient d'expliquer les raisons du choix de ces châteaux. Étant maître de conférences à l'université Michel de Montaigne/Bordeaux III, il nous était plus facile de commencer les expérimentations dans des édifices régionaux. Budos a été retenu pour des raisons géographiques : c'est l'édifice le plus proche de Bordeaux qui offre certaines conditions pour un tel projet ; ce dernier a été réalisé le 21 octobre 1995. Castelnaud est le siège d'un important musée de la guerre au Moyen Age ; son propriétaire, M. Kléber Rossillon, était particulièrement intéressé par notre projet et a financé ce dernier qui a eu lieu le 15 décembre 1995. Il nous fallait enfin trouver un édifice permettant de tester les possibilités de tir contre les archères ; c'est une chose difficile bien souvent à cause de l'environnement des édifices ; n'ayant pu trouver de sites satisfaisants dans le Bordelais, nous avons choisi le Coudray-Salbart qui offre des conditions exceptionnelles pour un tel projet. Le financement de cette dernière expérience, effectuée le 6 juillet 1996, a été de nouveau assuré par M. Rossillon. Nous tenons donc à exprimer ici à M. Rossillon toute notre reconnaissance pour son mécénat.

(4) Nous exprimons nos plus vifs remerciements à l'équipe qui participe à ces travaux. Elle se compose d'un archer, Patrick Gillet, et d'étudiants qui assurent l'assistance et la sécurité, Sophie Gillet, Annick Larquère et Frédéric Ansaldo. Pour l'expérimentation menée au Coudray-Salbart, un second archer, Eric Herrmann, a renforcé l'équipe. Nous remercions également Patrice Canal (« Euro Archery », Bordeaux) pour le prêt matériel.

(5) Pour une meilleure compréhension, la position du tireur sur les plans et les coupes est matérialisée par une lettre : A = tireur debout ; B = tireur à genoux ; C = tireur acroupi.

(6) Voir pour les généralités sur l'archerie : Robert Roth, Histoire de l'Archerie. Arc et arbalète, Montpellier, Max Chaleil Éditeur, 1992.

(7) Marie-Pierre Baudry, « Le château du Coudray-Salbart », dans Bull. Archéo. du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 1991, 137-211.