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LES TRIPLE-ENCEINTES EN CENTRE-OUEST

LES TRIPLE-ENCEINTES EN CENTRE-OUEST "extrait"
2007 par Jérôme ROUSSEAU

Résumé : Le signalement de nouvelles triple-enceintes (variété de marelles) en Centre-Ouest est l’occasion d’apporter quelques commentaires de plus sur ce type de gravures. Leur répartition géographique et la nature de leurs supports indiquent une grande diversité chronologique (peut-être depuis la Protohistoire jusqu’à nos jours), fonctionnelle (ludique et symbolique) et sociale (aristocratique et populaire). 

Mots-clés : triple-enceintes, marelles, tables de jeu, Centre-Ouest, Protohistoire, Antiquité, Médiéval, jeux, symbolisme.

Le signalement d’une nouvelle tripleenceinte à Tiffauges (Vendée) et la découverte sans doute d'une autre encore au château de Coudray-Salbart à Echiré (Deux-Sèvres) viennent compléter l’inventaire des tables et pièces de jeu découvertes dans le Centre-Ouest de la France. Cette contribution apporte également quelques informations supplémentaires à une précédente publication (Bourgeois 2001) quant à la fonction ludique des triple-enceintes, tout en rappelant leur caractère parfois symbolique.

Fig. 1 : Les Landes-Génusson (Vendée), gravure de triple-enceintes sur un affleurement granitique (DAO : J. Rousseau).

Les triple-enceintes se présentent sous la forme de trois carrés concentriques reliés par quatre traits perpendiculaires qui s’arrêtent le plus souvent sur le périmètre du plus petit carré (fig. 1). Ce dispositif de mérellier est le plus récurrent et correspond au type F de Murray (Murray 1952). Le rajout de lignes diagonales n’est attesté qu’au début du XVe siècle dans le monde arabe (Al-Firuzabadi – al-Quamus al-Muhit) et au XVIe siècle en Occident (Murray 1952 ; Bourgeois 2001).

Au cours d’une visite du château de Tiffauges, dans le but d’y observer une triple-enceinte déjà publiée (Blanchard 1995), l’équipe de l’École du Patrimoine nous a indiqué l’existence d’une autre marelle de même type. Elle aurait été observée dans la Sèvre nantaise, en contre Groupe vendéen d'études préhistoriques, 43, 2007 6 bas du château d’où elle aurait pu avoir été démantelée. Elle ne serait accessible et visible que lorsque le lit de la rivière est au plus bas.

Comme il a été maintes fois évoqué, la représentation primitive de la tripleenceinte reste difficile à évaluer. On connaît ce motif sur une grande aire géographique : du continent européen, y compris les Îles Canaries (Valois 1999), jusqu'à l'Extrême-Orient (Quinet 1992). Il est associé à des supports d'une grande diversité historique, voire préprotohistorique.
Il serait effectivement représenté sur des temples égyptiens, hindous, bouddhistes... On le connaît aussi sur des vestiges gallo-romains et de l'époque médiévale (ouvrages de bâtiments
civils ou religieux, mobiliers archéologiques). Par ailleurs, les gravures de triple-enceintes associées à d'autres motifs sur des parois naturelles comme par exemple dans les Alpes ou dans la forêt de Fontainebleau suspecteraient une origine plus antique, de l'Âge des métaux ou, peutêtre encore, de la Préhistoire récente. L'obstacle majeur pour dater ce type de document est le constat suivant : la réalisation d'un motif sur des supports préprotohistoriques et historiques ou aux côtés de registres décoratifs bien calés chronologiquement n'exclut pas une réalisation secondaire. D’ailleurs, la plupart des figurations de triple-enceintes identifiées en réemploi sur des blocs d’appareil ou trouvées hors contexte ne peuvent prétendre à une datation fiable. En définitive, mises à part les découvertes de triple-enceintes à l'intérieur de milieux clos, débuter chronologiquement de façon plus précise l'origine de la figure intéressée est un travail laborieux. C'est pourquoi  quelques auteurs semblent préférer situer leur représentation générale aux époques historiques. Les mérelliers de type F (donc à triple-enceintes) connus sur une planche observée dans une tombe de bateau viking à Gokstab (Nicolaysen 1882, pl. VIII), à Arby (Norvège) (Arbman 1940, fig. 24) ou encore sur l’habitat Xe-XIe siècles de Distré (Maine-et-Loire) (Valais 2002) indiquent une datation la plus haute à la fin du premier millénaire de notre ère. Comme nous le verrons plus loin, les quelques exemplaires de triple-enceintes inventoriées en Centre-Ouest semblent dater des Xe-XIIe siècles. 

Le damier dessiné (ou mérellier) serait, dans certains cas, une table se jouant avec des pions. Le règlement a été expliqué pour la triple-enceinte (chascona ou tlati) des Îles Canaries : « la réserve de pions est de huit unités par joueur ; le vainqueur est celui qui élimine six pions de son stock tout en empêchant l’adversaire d’en aligner trois » (Valois 1999). La tradition orale est importante puisqu’elle a permis de connaître la pratique de la chascona auprès d’un informateur de Fuerteventura, alors âgé de 78 ans et qui se rappelait de ses parties tout en dessinant des tripleenceintes (García-Talavera, Cejas 1990, p. 139). Par ailleurs, « les jeux de mérelle (…) consistent à aligner trois pions sur un diagramme et à bloquer ou capturer les pièces de l’adversaire » (Bourgeois 2001) à l’instar de la marelle assise triple (à diagonales et lignes droites complètes partant du milieu des deux côtés sans s’arrêter au plus petit des carrés). En Allemagne, cette table ludique existerait également sous le nom de Mühlrad, c’està-dire jeu du moulin (Tassié 1982). Nous avons eu l’occasion de voir des villageois du Kurdistan pratiquer ce loisir dans un journal télévisé. Le reportage avait été diffusé quelques jours avant la guerre en Irak engagée par la coalition américaine et était destiné à montrer l’état d’esprit des populations. Donc, rien à voir avec le caractère aristocratique de la marelle des Xe-XIIe siècles inventoriée en Centre-Ouest (Bourgeois 2001). Si la fonction ludique de la triple-enceinte est avérée, c’est assurément dans un autre but qu’elle a été représentée lorsque ses gravures sont verticales sur des murs ou des parois comme dans la région du Mont Bégo (Abélanet 1986) ou bien encore à l’horizontale sur des plafonds comme dans les grottes de la forêt de Fontainebleau (Bouyssonnie et al. 1975). On sait que la mérelle (ou marelle) fut aussi une figure héraldique reproduisant le tracé des carrés du jeu. Elle fut un temps symbolique et relève encore de l’ésotérisme. 

À notre connaissance, seulement quatre triple-enceintes avaient été signalées en Vendée. Une paire aux Landes-Génusson (Blanchard 1995), une à Oulmes (Pascal 1987) et déjà une autre à Tiffauges (Blanchard, 1995). Aux Landes-Génusson, elles sont gravées sur un affleurement granitique, à quelques centaines de mètres du château de l’Echasserie situé sur la commune limitrophe de la Bruffière. La fortification est datée du XIe siècle avec des remaniements (tours) des XIVe et XVIIe siècles, mais un premier château fort est attesté dès le IXe siècle (Remaud et al., 2001). Les triple-enceintes des Landes- Génusson se caractérisent par une cupule au centre du plus petit carré (fig. 1). Celle d’Oulmes est issue d’un bloc calcaire trouvé devant l’église romane de Notre Dame dont l’édification remonte au XIIe siècle. Elle fut découverte au cours d’un sauvetage programmé. Aujourd’hui, la pièce est exposée à l’Historial de la Vendée. À Tiffauges, c’est à l’intérieur du château que fut identifiée la première triple-enceinte. Elle se trouve au pied du donjon daté du XIIe et XIVe siècles,précisément sur le plan horizontal de son empattement.

En Centre-Ouest, les autres triple-enceintes les plus proches de celles des Landes-Génusson ont été recensées dans les départements des Deux-Sèvres et de la Charente (fig. 2). Il y en a une à Saint- Loup-Lamaire (Deux-Sèvres), disposée verticalement sur le mur d’un bâtiment et réalisée sur un bloc de granite rose, en pierre de réemploi (Marchive 1996, fig. 2). À Saint-Eanne (Deux-Sèvres), deux ont été inventoriées sur la table en calcaire de l’autel roman d’une chapelle latérale à une église privée dont l’édification remonte au XIIe siècle (Marchive 1996,fig. 3). Une est connue dans le château de Coudray-Salbart, à Echiré (Deux-Sèvres), qui date du XIIe siècle. Elle est gravée verticalement sur un mur tandis qu'une
autre aurait été signalée dans un escalier, mais non retrouvée (Marchive 1996, fig.6). Tout récemment, une opération archéologique préventive a mis au jour un fragment d’échiquier en calcaire avec, surl’autre face, une très probable tripleenceinte (Montigny, Pruneau 2007). A Villiers-en-Plaine (Deux-Sèvres), au lieudit la Vallée de Faye, fut découvert un
mérellier à triple-enceintes parmi du mobilier attribué à la fin du Xe siècle - début XIIe siècle d’une vraisemblable petite implantation aristocratique de type « ringwork » (Bolle, Pascal 2000 ; Bourgeois 2001, fig. 3). Enfin, en Charente, une table de triple-enceinte avec pièces de jeu fut collectée au cours des fouilles du castrum d’Andone, fondé au Xe siècle à Villejoubert (Bourgeois 200 1,fig. 3).

Avec le signalement d'une triple-enceinte à proximité du château de Tiffauges et la découverte d'une autre encore au château de Coudray-Salbart à Echiré, c'est désormais une douzaine de marelles de ce type inventoriées en Centre-Ouest. Il est probable que de nombreuses autres aient été aperçues, particulièrement sur des fortifications ou des bâtiments religieux sans toutefois avoir fait l'objet d'une publication.

REMERCIEMENTS

J’adresse mes remerciements à Sophie Corson (Conseil Général de la Vendée, responsable du dépôt archéologique départemental) pour ses informations précieuses et pour m’avoir mis en contact avec l’équipe de l’Ecole du patrimoine de Tiffauges (Conseil Général de la Vendée) sans qui, et je lui en suis reconnaissant, je n’aurais vu la triple-enceinte du château et jamais eu connaissance d’une autre encore sur la même commune. Colette du Gardin (Conseil Général de la Vendée, responsable du Service départemental de l’archéologie préventive) est associée à cette dédicace. Je remercie Adrien Montigny (INRAP GSO, base de Poitiers) pour m’avoir signalé l’existence d’une nouvelle triple-enceinte à Coudray-Salbart.

Adresse de l’auteur
Jérôme ROUSSEAU, INRAP GSO, Centre archéologique de Poitiers, Espace 10, Bât. B,
17 rue Albin Haller, 86000 Poitiers ; UMR 6566, “Civilisations atlantiques et archéosciences”, Université de Rennes 1. Courriel : jerome.rousseau@inrap.fr
 

BIBLIOGRAPHIE

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Bolle, Pascal 2000 : BOLLE A. et PASCAL J. – Villiers-en-Plaine, la Vallée de Faye, DFS de fouille préventive, SRA Poitou-Charentes, 2000.
Blanchard 1995 : BLANCHARD O. – Les mérelles des Landes-Génusson et de Tiffauges, Recherches vendéennes, n° 2, p. 405-407.
Bourgeois 2001 : BOURGEOIS L. – Pièces de jeu et milieu aristocratique dans le Centre-Ouest de la France (Xe-XIIe siècles), Aquitania, 2001-2002, XVIII, p. 373-400.
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Valais 2002 : VALAIS A. – Le village carolingien des Murailles. Archéologia, 2002, n° 386, p. 58-66.
Valois 1999 : VALOIS L. – L’art rupestre des Îles Canaries, Bulletin du GERSAR, 1999, n° 46, p. 17-35.